La première fois que j'ai posé le pied dans le Sahara marocain, j'avais tout prévu. Sauf l'essentiel. À midi, le sable me brûlait à travers la semelle, et à 23 heures, je claquais des dents sous trois couches de vêtements. En dix-huit heures, j'avais vécu deux saisons opposées sans bouger d'un kilomètre.
Voilà ce que personne ne vous dit vraiment sur un trek dans le désert : ce n'est pas le sable qui vous tue. C'est la façon dont cette saleté de désert vous fait croire que vous gérez, alors que vous êtes déjà en train de perdre.
Points clés à retenir
- Rationnez l'eau en litres, pas "à la sensation" : la soif arrive après le début de la déshydratation.
- Marchez tôt le matin et tard le soir, jamais entre 12 h et 16 h.
- Le sel compte autant que l'eau. Sans électrolytes, boire beaucoup peut vous rendre malade.
- Le sable use tout : chaussures, chaussettes, fermetures éclair, patience.
- Le vrai danger, ce n'est pas la chaleur : c'est la désorientation quand le paysage devient identique partout.
Combien d'eau faut-il vraiment emporter pour survivre à un trek dans le désert ?
On m'a posé la question une bonne trentaine de fois. Et j'ai longtemps répondu une bêtise. Je disais "environ trois litres par jour". C'est faux pour la plupart des gens, dans la plupart des déserts, en été.
Voici ma vraie fourchette, tirée de mes carnets :
- 4 à 5 litres par jour par personne pour une marche active de 4 à 6 heures sous 30-35 °C
- 6 à 8 litres dès qu'on dépasse 38 °C ou qu'on porte plus de 10 kg
- Moins de 3 litres : c'est un régime de survie, pas de trek. On tient deux jours, puis le corps décroche
Vous allez me dire : "Impossible de porter 40 litres dans un sac." Vous avez raison. C'est pour ça qu'un trek désert sérieux n'est pas une randonnée, c'est une logistique. Soit vous avez un dromadaire ou un 4x4 qui porte l'eau, soit vous marchez de point d'eau en point d'eau en sachant exactement où ils sont.
Le rationnement qui marche (et celui qui ne marche pas)
Ce qui ne marche pas : boire "quand on a soif". Quand la soif s'installe, vous êtes déjà à environ 2 % de déshydratation. À ce stade, votre lucidité baisse, votre jugement se dégrade, et vous prenez de mauvaises décisions — exactement le genre de mauvaises décisions qui font la une des journaux.
Ce qui marche : boire par petites gorgées toutes les 20 à 30 minutes, même sans soif. Un demi-verre à chaque fois. Le corps absorbe mieux, et vous évitez le "coup de pompe" de 14 h.
Spoiler : la déshydratation n'est pas le seul piège. J'ai vu un trekkeur boire ses 7 litres en une journée, se sentir invincible, puis s'effondrer avec des crampes atroces le soir. Il avait bu de l'eau quasi pure pendant huit heures sous le cagnard sans jamais remplacer le sel perdu. C'est ce qu'on appelle l'hyponatrémie — et dans le désert, ça peut être aussi dangereux que la déshydratation.
Ma règle personnelle : une pincée de sel dans la gourde, ou une poignée d'amandes salées toutes les deux heures. Pas de comprimés exotiques, pas de potions magiques.
Comment s'habiller dans le désert : l'erreur que font 90 % des gens
Ce n'est pas de porter trop chaud. C'est de porter trop peu. Et de mettre des couleurs sombres.
La première fois, j'étais en t-shirt noir et short. Trois heures plus tard, j'avais l'impression d'être passé au four. Le noir absorbe la chaleur comme une plaque de fonte. Et la peau nue, dans un désert, c'est un piège : elle brûle, elle transpire trop vite, elle perd son eau.
Les Touaregs n'ont pas survécu mille ans dans le Sahara en exhibant leurs bras. Ils sont couverts de la tête aux pieds. Il y a une raison.
La tenue qui fonctionne, couche par couche
| Zone | À porter | À éviter |
|---|---|---|
| Tête | Chèche ou foulard ample (coton ou lin), lunettes catégorie 4 | Casquette seule, lunettes de ville |
| Corps | Chemise manches longues claire et respirante, en coton ou lin | T-shirt technique moulant, couleurs sombres |
| Jambes | Pantalon léger et ample, ou sarouel long | Short, legging |
| Nuit | Doudoune légère, bonnet, polaire | "Il fait chaud la nuit" (non, pas du tout) |
Sur les nuits : l'amplitude thermique dans un désert peut dépasser 25 °C entre le jour et la nuit. J'ai dormi à côté d'Ouarzazate avec une doudoune fine et un bonnet fin, sous deux couches, et j'avais encore froid vers 4 h du matin. Ne partez jamais sans une couche chaude. Jamais.
Un mot sur la cliente d'un trek que j'avais encadré en Jordanie : elle avait une tenue impeccable, sauf les chaussures. Chaussures de trail classiques, mesh ultra-ventilé. Résultat au bout de deux jours : les pieds noyés de sable, trois ampoules par pied. Ce qui m'amène au point suivant.
Chaussures anti-sable et chaussettes : le détail qui sauve vos pieds
Le sable entre partout. Dans une chaussure de randonnée classique à tige basse, il entre par le col. Dans une chaussure en mesh, il entre par les mailles. Dans une chaussure trop serrée, il entre quand même, et il frotte contre la peau comme du papier de verre.
Ce qui marche vraiment
- Chaussures à tige mi-haute ou haute, en cuir ou nubuck, avec le moins de mesh possible
- Une demi-taille au-dessus de votre taille habituelle : le pied gonfle avec la chaleur
- Chaussettes hautes, en laine mérinos ou mélange laine-synthétique. Pas de coton pur
- Sur-chaussures légères (guêtres courtes) : c'est le détail que tout le monde oublie
Sur les chaussettes, un mot qui va peut-être vous choquer : le coton est votre ennemi. Il retient l'humidité, il sèche mal, il crée des plis qui deviennent des ampoules en trois heures. La laine mérinos est chère, oui. Mais une paire de mérinos qui tient 2 jours sans laver vaut mieux que trois paires de coton qui puent et blessent.
Astuce que j'ai piquée à un guide touareg : la fine couche de sable qui reste collée à la chaussette n'est pas un problème si la chaussette est bien ajustée. Le problème, c'est le sable qui s'accumule entre la chaussette et la peau et qui frotte à chaque pas. Videz vos chaussures deux fois par jour, tous les jours. Ça prend 30 secondes.
Marcher dans le désert : quel rythme adopter ?
Le désert n'est pas une course. Il ne pardonne aucune accélération idiote.
Mes horaires sur un trek de 4 jours, quand la température dépassait 35 °C :
- Départ vers 5 h 30, avant le lever du soleil
- Marche jusqu'à 11 h environ, soit 5 heures
- Pause longue sous une toile, ou sieste, de 11 h à 16 h
- Reprise de 16 h 30 jusqu'au coucher du soleil vers 19 h 30
- Repos nocturne, car marcher de nuit sans repères est une très mauvaise idée
Ce rythme est loin d'être universel. Dans des déserts plus frais, ou en hiver, vous pouvez marcher en continu. Mais dès que la chaleur frappe fort, la règle est simple : on ne marche pas entre 12 h et 16 h. Point.
Et comment on s'oriente quand tout se ressemble ?
Voilà le vrai danger. Pas la chaleur. Pas les scorpions. La désorientation.
Un désert de sable pur est un cauchemar d'orientation : pas d'horizon net, pas de repère fixe, et surtout, votre propre trace s'efface en moins de dix minutes. J'ai fait le test une fois : je me suis retourné après avoir marché cinq minutes, et je ne voyais plus mes empreintes. Le vent avait tout lissé.
Ce qui marche :
- Boussole + carte, ou GPS avec batterie de rechange (et batterie externe à l'abri de la chaleur)
- Repères hauts : dunes, pitons rocheux, lignes de crête
- Marchez sur les crêtes, jamais dans les creux — on voit plus loin
- Notez votre point de départ et votre cap avant de partir, pas après
Le soleil est un indicateur médiocre. À midi, il est quasi à la verticale, et l'ombre ne dit plus grand-chose. Un bâton planté dans le sable vous donne une direction, mais le soleil bouge — et votre repère avec.
Tempête de sable, coup de chaleur, morsure : quoi faire ?
Personne ne vous prépare vraiment à ça. Alors allons-y franchement.
Une tempête de sable arrive : protocole
Vous la voyez venir comme un mur brun à l'horizon. Vous avez en général entre cinq et quinze minutes.
- Arrêtez de marcher immédiatement
- Baissez-vous, dos au vent, protégez vos voies respiratoires avec le chèche humide
- Ne restez jamais près d'un promontoire ou d'un piton rocheux exposé
- Abritez-vous derrière un relief, un véhicule, un gros rocher. Sinon, tournez le dos et attendez
Ça peut durer trente minutes comme quatre heures. Prévoyez de quoi survivre cette attente : eau, couche chaude, un peu de nourriture. Une tempête de sable fait chuter la température brutalement.
Coup de chaleur : les signes à connaître
Un coup de chaleur n'arrive pas d'un coup. Il s'annonce : maux de tête, nausées, peau qui devient chaude et sèche (plus de sueur), confusion, maladresse. Chez certains, au contraire, la peau est moite et le pouls rapide.
Dès les premiers signes : ombre, hydratation, refroidissement du corps (linge humide sur la nuque et les aisselles). Si la personne délire ou perd connaissance, c'est une urgence vitale. Il faut refroidir activement et évacuer.
J'ai vu un gars refuser de s'arrêter parce qu'il "voulait finir la journée". Il a fini à l'ombre, trempé, tremblant, en train de vider sa gourde sur sa tête. On a perdu une demi-journée. Ça valait mieux que les urgences.
Ampoules, morsures, kit médical minimal
Un kit qui tient dans une poche de sac :
- Pansements hydrocolloïdes (ampoules), bandes adhésives, désinfectant
- Antalgique, anti-diarrhéique, sels de réhydratation
- Pince à épines et tire-tique
- Crème solaire indice 50, stick à lèvres
- Une couverture de survie — elle pèse 50 grammes, elle peut sauver une nuit
Les scorpions et les serpents existent, mais restent rares. Le vrai réflexe : secouez chaussures et vêtements chaque matin. Le scorpion dort sous votre sac, pas dans le sable ouvert. Il ne vous veut rien, mais il pique si vous le dérangez.
Ce que j'ai appris à la dure et que je ne lirai nulle part ailleurs
Trois choses, en vrac.
Un : votre sac à dos doit être vraiment léger. Le poids que vous supportez sur une randonnée en forêt devient une torture dans le sable. Chaque gramme compte plus que la veille. J'ai revu mon sac de 12 à 8 kg entre deux treks, et j'ai eu l'impression de renaître.
Deux : le mental décroche avant le corps. Le désert est monotone à un point que vous n'imaginez pas. Il n'y a rien à regarder. Rien à écouter. Rien à penser. Le troisième jour, c'est souvent là que ça craque. Ce n'est pas une question de forme physique — c'est une question d'usure mentale.
Trois : ne partez jamais seul si vous débutez, et jamais sans quelqu'un qui connaît la zone. Ce n'est pas du folklore. C'est la différence entre une anecdote et un fait divers.
Le désert ne vous veut pas de mal. Il ne vous veut rien du tout. C'est peut-être ça le plus déroutant : cette indifférence absolue. Apprenez à la lire, respectez ses règles, et il vous offrira des nuits étoilées qu'aucun autre endroit au monde ne sait produire.
Et franchement, entre nous : la première gorgée d'eau fraîche après une journée à 40 °C, au coucher du soleil, quand le sable devient rose et que le silence est total... ça, aucun guide ne vous le racontera. Il faut y aller pour le comprendre.